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Par Marc-André Pauzé – Un village forestier en péril (projet en cours)
Le vrombissement du moteur augmente et l’hydravion accélère. Par la fenêtre, je vois défiler la surface du lac jusqu’à ne plus apercevoir les vagues crées par les flotteurs de l’avion. Ça y est on est décollés. À mes côtés, le vieil homme regarde le plafond. Nous sommes tous les deux sur le plancher de l’avion. Moi, à genoux, inconfortable, entre les bonbonnes d’oxygène que j’ai emmenées et une trousse médicale trop peu équipée. Lui, encore plus inconfortable que moi, couché et sanglé sur une planche d’immobilisation et enveloppé partiellement dans un matelas-coquille. Sa jambe gauche dans un gros pansement, ne suit pas l’alignement corporel. Son pied qui dépasse du pansement, tourné vers l’intérieur, n’est qu’un indicateur de sa condition.
Henri, un Attikamewq de 72 ans, a la jambe gauche pratiquent éclatée, résultat d’une collision avec une camionnette. Il me regarde avec la peur dans les yeux, mais il ne dit mot. Il est pâle, en sueur et cherche à se positionner tant bien que mal sur son grabat. Il me montre sa petite croix de bois, qu’il a autour du cou et dirige son regard vers le ciel.
- Je m’en vais rejoindre mon père.
- Non Henri, dans une heure, on sera arrivés à Mont-Laurier. Je vais aller te reconduire à l’hôpital.
- J’ai mal…
Au lieu de m’indiquer sa jambe, il me montre sa poitrine. Un malaise cardiaque. Avec le stress de l’accident et le saignement possible, c’est un scénario que je redoutais. J’avais pourtant demandé à l’infirmière et aux secouristes si le saignement avait été contrôlé. Pourtant sa jambe n’avait pratiquement pas saignée.
La soirée avait pourtant commencé mollo. Alors que j’étais dans mon appartement, à planifier la suite de mon reportage sur la situation économique de Parent, un village forestier dans l’arrière-pays québécois, je reçus un appel téléphonique de l’infirmière en devoir au dispensaire du village. Elle me demandait si je pouvais faire des appels pour préparer un hydravion afin de transférer un traumatisé de la route. L’ambulance des secouristes arriva au dispensaire en même temps que moi. Francine étant de garde, elle ne pouvait partir avec Henri. J’ai donc sauté dans l’ambulance et je suis parti pour la base d’hydravion, située à quelques kilomètres du village. Le pilote nous attendait sur le quai, prêt à partir. Il fallait faire vite avant la nuit. Il était déjà 20h45.
Ma vie se partage entre mes reportages, projets documentaires et des contrats comme infirmier en rôle élargi, dans des endroits reculés où il n’y a pas de médecins. Ces contrats me donnent accès à des coins peu accessibles et j’arrive à jumeler les deux professions. Mais là j’ai dû déposer mes caméras et me concentrer à amener le vieux Henri vers l’hôpital le plus près, à une heure de vol.
Nous survolons l’immense forêt québécoise, parsemée de lacs et rivières, avec un soleil qui disparaît rapidement derrière les montagnes. Henri déplace souvent son masque d’oxygène et se tortille sur la planche. J’essaie de le calmer et de le repositionner. Je me lève debout et soulève le vieil homme par la planche d’immobilisation, et insère sous lui, une couverture roulée en boule, question de lui élever la tête un peu et favoriser une meilleure oxygénation. Il s’apaise pour quelques minutes, puis nous recommençons l’exercice.
Toujours souffrant, je ne peux faire plus, n’ayant pas de nitroglycérine dans la trousse. De toute façon, sa tension artérielle n’aurait probablement pas permis que je lui administre le médicament.
Je ne peux rien faire d’autre que de m’étendre à ses côtés et le serrer dans mes bras en lui parlant doucement.
-On va arriver Henri.
Il me serre les mains. Les siennes sont froides, très froides. Un peu plus tard, il bouge les doigts.
- As-tu les doigts engourdis?
Il me fait un signe de tête qui ne me réjouit pas. Il saigne sûrement et je ne suis pas organisé pour défaire son bandage et regarder. Soudain, le pilote réduit les moteurs. Sommes-nous déjà arrivés? Devant nous un grand lac, à peine éclairé par un ciel de plus en plus noir forme une piste d’atterrissage. Malgré la pénombre, le jeune pilote dépose l’avion comme sur un nuage, sans aucune secousse. J’admire sa prouesse.
Une fois sur le lac, il se tourne vers moi.
- Nous ne sommes pas rendus. J’ai dû arrêter ici, car il fait trop noir pour que l’on continue. Ici, c’est notre base principale et nous allons appeler les ambulanciers pour qu’ils viennent le chercher ici. Et nous, nous y passeront la nuit.
Je trempe un bout de chiffon dans le lac et éponge le front d’Henri, puis je m’allonge encore à côté de lui pour attendre l’ambulance.
Quinze minutes plus tard, ils arrivent. Nous le transférons dans le véhicule. Je demande à ce qu’on prenne sa tension artérielle et qu’on le monitorise. Son rythme cardiaque est encore bon, quoique rapide, mais l’ambulancier n’arrive pas à prendre sa pression.
- Go! Allez-y, ça presse.
Je donne une dernière accolade à Henri.
- Bonne chance Henri, ils vont t’emmener à Mont-Laurier très vite
- Migwech (merci) me répond-il dans sa langue. Son regard reste accroché au mien une fraction de seconde, puis la porte se referme. L’ambulance démarre en direction de l’hôpital.
Exténués, nous allons nous trouver un endroit où dormir. Nous retournerons à Parent demain. J’en suis à ma deuxième évacuation de la journée qui est maintenant terminée.
Mais celle d’Henri ne l’est pas.