Par Marc-André Pauzé
Un matin, après une première nuit avec la femme qu’il aimait depuis plusieurs mois, Jason était sur le point de recevoir une confession particulière. Marilyn était une jeune femme qu’il a connue dans un autobus, alors qu’il parcourait la Colombie, tentant de documenter la “Narcoguerre ” entre les paramilitaires et les FARC. Il a habité chez ses parents, alors qu’elle facilitait ses allées et venues pour continuer son projet de documentaire photographique. Donc ce matin-là, il savait déjà qu’elle avait des liens avec les paramilitaires, mais il ne se doutait pas qu’elle était devenue membre d’un groupe d’interventions des “escadrons de la mort”. Marilyn était un assassin. Cette nouvelle le saisit, mais curieusement, elle ne le perturba pas tellement. La Colombie est un pays pris dans une guerre civile et il côtoyait la violence en étant photographe de conflit depuis quelques années déjà.
Quelle est la différence entre être amoureux d’une paramilitaire colombienne et sortir avec une militaire de l’armée anglaise, stationnée en Irak ou en Afghanistan, rationalise-t-il?
Jason P. Howe est un photojournaliste de conflit qui a appris son métier sur le tas. Après quelques années à travailler dans une boutique photo de Londres, il partit, sans beaucoup de budget, parcourir la Colombie. Il réussit à s’approcher des rebelles des FARC, célèbres pour leur enlèvement de la franco-colombienne, Ingrid Betancourt. Ces derniers essaient de renverser le gouvernement et ainsi équilibrer les ressources entre riches et pauvres. En Colombie, plus de 80 % de la population rurale vit sous le seuil de la pauvreté, alors qu’un petit groupe de riches propriétaires, dont les seigneurs de la drogue, contrôlent les richesses du pays.
Après avoir passé du temps, dans la jungle avec les FARC, Jason voulut documenter l’autre partie, les paramilitaires. Ceux-ci forment un groupe d’extrême-droite à la solde des riches propriétaires terriens, dont les seigneurs de la drogue, et officieusement appuyés par l’État et son partenaire diplomatique, les États-Unis. C’est alors qu’il fit la rencontre de Marilyn, et qu’elle l’invita à séjourner chez son père. Entre ses absences à suivre les paramilitaires, Jason passait de longues journées à discuter avec Marilyn, à jouer avec sa petite fille, Natalie et à participer aux tâches domestiques de la famille. Au bout de quelques mois, il dut retourner en Angleterre et puis il couvrit la guerre en Irak, qui en était à ses débuts.
Losqu’il revint, il prit une chambre dans un petit hôtel, et c’est là que, finalement, leur relation franchira une autre étape. Après la révélation, Marilyn prit de l’assurance et Jason fut témoin de certaines des activités d’une paramilitaire, comme nettoyer son arme et s’entraîner.
La voir enlever son pistolet et enlever son jeans, se glisser sous les couvertures avec moi, me grisait, dira-t-il. Malgré tout, je n’arrivais pas à relier cette femme avec les corps exécutés à bout portant, vus à la morgue et qu’elle avait confirmé avoir abattus.
Jason continua dans cette relation, sans réaliser que sa vie aussi pouvait être en danger. Un “fixer” local, qui travaillait pour des copains photojournalistes, l’a reconnue. Ses collègues tentèrent de le soustraire à ce tourbillon qui ne pouvait que finir dans le sang, en argumentant qu’aussi bien les FARC que les paramilitaires pourraient ne pas apprécier cette relation. Jason, furieux, ne les écouta pas. Mais quelques mois plus tard, Marilyn lui raconta comment elle avait eu besoin de l’aide d’une amie afin de décapiter et démembrer un “contrat” et jeter les parties dans des rivières différentes afin que le corps disparaisse. Il lui demanda ce que l’homme avait fait et elle lui répondit: “Sa femme m’a payé 300$ pour que je l’exécute, car il l’a trompait.”
Elle me raconta la scène avec tellement de précision et d’une façon tellement détachée, que la réalité commença à me frapper. Mes sentiments commencèrent à changer. Cela devenait pas mal moins romantique. Ce qui, au début me semblait une motivation légitime, comme dans bien des pays en guerre, l’était beaucoup moins, alors qu’elle commença une carrière de tueur à gages.
Un peu plus tard, tourmenté par les images d’une jeune femme tendre et attentionnée avec sa fille en comparaison avec cette nouvelle facette de sa vie, il lui demanda pour faire partie de son documentaire. Il pensait ainsi, lui donner un autre rôle, celui de “sujet”, et s’en éloigner émotionnellement. À mesure qu’elle lui parla de ses activités clandestines, il devint de plus en plus triste et dévasté. Cette femme qu’il aimait, c’était fait laver le cerveau par les paramilitaires et elle était devenue un robot d’intervention sans remords et sans respect pour la vie humaine. Elle était devenue le symbole de ce qui arrive aux individus, et ultimement, à ce pays en guerre civile.
Suite à ces événements, des disputes commencèrent à survenir et il tenta de nombreuses fois de la raisonner, mais en vain. Un soir de querelle, elle pointa son arme sur lui en criant: “N’as-tu donc pas peur de moi? Pourquoi ?” Peu de temps après, résigné, il quitta le pays. Il quitta Marilyn.
Dans l’année qui suivi, lui en Irak, elle en Colombie, ils s’échangèrent des courriels. Elle lui exprima l’envie de sortir de ce monde et de suivre une formation d’infirmière. Elle le supplia de l’aider, car il était le seul à pouvoir le faire.
Puis, plus rien. Il avait beau écrire à toutes ses adresses de courriel, aucune réponse ne revenait. Il se décida à aller voir, redoutant le pire. Une fois sur place, il apprit de son père la redoutable nouvelle. Marilyn a été assassinée par son propre groupe, lapidée à mort. Plusieurs versions circulèrent sur les raisons qui amenèrent à ce dénouement, mais aucune ne réussirent à l’apaiser.
Jason P. Howe a écrit un superbe article (en anglais) sur ces évènements et Hollywood a annoncé cette semaine qu’un film en sera tiré. Jason, 5 ans plus tard, est toujours sans domicile fixe, à promener ses sacs, sa veste anti-balle et ses caméras, d’un conflit à l’autre. Il est présentement en Afghanistan après un court séjour dans sa famille en Angleterre.
L’article “I fell in love with a female assassin”
Son site web
Son livre: Between the lines
Jason P. Howe a donné une conférence le mois passé au Frontline Club de Londres sur son expérience à documenter la Narcoguerre de Colombie, ainsi que sa relation avec Marilyn.
[...] P. Howe, un photographe de guerre que nous vous avons déjà présenté, a récemment fait une entrevue où il expose la réalité d’être photographe de guerre en [...]
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