GAMMA, Le Photojournalisme Sur Respirateur.

Marc-André Pauzé: "Le photojournalisme est une infiltration afin de documenter là où la société détourne le regard et rapporter une histoire avec des photos significatives, alliant graphisme, symbolisme, émotions et informations" © Marc-André Pauzé/αR 2008 - All Right Reserved.

Marc-André Pauzé: "Le photojournalisme est une infiltration afin de documenter là où la société détourne le regard et rapporter une histoire avec des photos significatives, alliant graphisme, symbolisme, émotions et informations" © Marc-André Pauzé/αR 2008 - All Right Reserved.

Par Marc-André PauzéOpinion et synthèse de lecture

Jeudi le 30 juillet, la légendaire agence de photojournalisme GAMMA, maintenant appelée EYEDEA par son nouveau propriétaire, a déposé son bilan déficitaire devant le tribunal du commerce de Paris et a été placée en redressement judiciaire avec un période d’observation de six mois. La nouvelle économique qui peut sembler commune à plusieurs entreprises, est lourde de symbolisme sur l’état actuel du photojournalisme.

Mais tout d’abord, un peu d’histoire.

En 1966, le monde du photojournalisme se dessinait comme suit:

Les médias imprimés employant des photographes salariés.

Les agences filaires AFP, AP et Reuters, qui alimentant les journaux, abonnés à leur fil de nouvelles.

La coopérative MAGNUM, un peu à part, regroupant de célèbres photographes, dont les pionniers du photojournalisme, Robert Capa (mort en 1954) et Henri Cartier-Bresson.

Un petit groupe de photojournalistes français mirent sur pied l’agence GAMMA avec un but précis: Envoyer à travers le monde des photojournalistes, en fait des photoreporters baroudeurs, des grenadiers-voltigeurs pour citer un des fondateurs, Raymond Depardon, réaliser des reportages au long cours avec des images engagées. L’agence a inspiré la formation de deux autres agences françaises, SYGMA (disparue avec le rachat de ses archives par un certain BIll Gates) et SIPA (Les 3 “A” *).  Ensemble, ils ont construit le modèle français.

“Ils ont couvert les guerres, les événements politiques et les mouvements sociaux. Alors que le groupe Eyedea, qui détient l’agence Gamma, vient d’être placé en redressement judiciaire, retour sur quelques-uns des plus beaux clichés pris par ces rois du photojournalisme.”

L’Express 31 juillet 2009


David Sauveur, photographe à l’agence VU (une autre agence française, plus récente) résume ainsi cette époque.

“Les photographes étaient coproducteurs de leurs travaux et partageaient à 50 % les bénéfices avec l’agence, qui avançait l’argent et leur assurait un salaire minimum. Pour financer des reportages de guerre, peu rentables, ils allaient à Monaco pour faire du people (personnalités-vedettes). Au final, les comptes s’équilibraient. Plusieurs restructurations ont séparé les différentes activités de l’agence : people, presse et illustration. La presse était beaucoup moins rentable que les autres secteurs. Les actionnaires ont tué le modèle.”

Pendant 20 ans, ils étaient dans l’avion tous les jours, ils allaient sur le circuit de Monaco, faire le portrait de Lady Di, couvrir une guerre, ils avaient un talent fou. Ils gagnaient l’équivalent de 10.000 € par mois” de dire François Hébel, directeur des rencontres d’Arles et ex-patron de Magnum.”

À cette époque, les journaux et les agences les alimentant étaient dirigés par des journalistes qui comprenaient le rôle du reportage dans la société. Le photojournaliste allait pointer sa caméra là où le monde détournait le regard. Le photojournalisme s’est s’infiltré dans une situation et rapporter une histoire avec des photos significatives, alliant graphisme, symbolisme, émotions et informations.

Certains diront que l’homme moderne ne veut pas trop savoir ce qui peut le déranger. Les journaux de cette époque leur imposaient l’histoire. Mais les administrateurs sont entrés et ont posé des questions comme: “Pourquoi ce reportage a-t-il coûté 50 000$? Payez-les au tarif syndical”. Peu de syndiqués vont en Afghanistan risquer leur vie pour ramener une histoire comme l’a fait Didier Lefebvre en Afghanistan.

Jean-François Leroy, fondateur et directeur du festival de photojournalisme “Visa pour l’image”, ne croit pas que le photojournalisme soit malade.

“Il faut parler de crise de la presse”, tempête-t-il.

“Si la presse publiait l’actualité du monde au lieu de se concentrer sur les jeans de Barak Obama et les dernières robes de Mme Bruni-Sarkozy, on n’en serait pas là.”

En exemple, il cite son festival de Perpignan où depuis 21 ans ”on montre que la production en photojournalisme est toujours là, on y voit des sujets qui ne sont plus publiés et le public vient en masse. Aujourd’hui, elle (la presse) est dirigée par des hommes de marketing.

Comment voulez-vous qu’une agence de presse fasse un budget prévisionnel pour l’année prochaine ? On peut prévoir le Tour de France, la Coupe de foot ou le Festival de Cannes, mais l’actualité ?”

Si la presse people a pris la place du reportage social, c’est qu’on les a séparés. GAMMA en se faisant racheter par Eyedea, a été cloisonnée dans son champ de pratique, alors que le people, la publicité et l’illustration se sont retrouvés dans leur propre division de création et gérés à part.

“Pour Raymond Depardon, “l’un devrait financer l’autre. Dans l’équipe des débuts de Gamma, Hugues Vassal prenait des personnalités comme Johnny Hallyday ou Mireille Mathieu. C’est ce qui a payé notre loyer les premières années, qui a permis à Gilles Caron [disparu en 1970 au Cambodge] d’aller en Israël et moi au Tchad. Cloisonner les deux n’est pas bien, le système de vase communicant reste fondamental.”

La technologie, sensée nous aider, a rendu la transmission d’image rapide comme l’éclair. Une photo qui a quelques heures est une vieille photo.

“Aujourd’hui, quand tu es sur le terrain, on te demande de faire la photo du jour, pas de construire un récit, de dire le photojournaliste Bruno Stevens. Ceux qui, comme moi, essaient d’écrire des histoires ont de plus en plus de mal à survivre.”

“En 2006, je suis parti en reportage en Somalie et dans le Nord Kenya. Personne n’a voulu m’avancer un kopek pour ce reportage. Mais, à mon retour, tout le monde a voulu publier mon travail. J’ai eu seize pages dans Stern [hebdomadaire allemand]. Un hebdo français m’a aussi acheté mes images. Mais peu avant la parution, on m’a dit : «On ne va pas passer ton reportage car on a de la pub qui ne va pas avec.» Alors il est passé quinze jours plus tard.”

Pourtant, on voit de moins en moins de photojournalistes aux événements marquants. Il y a 30 ans, il aurait été impensable que des événements comme celui de Gaza/Israel ou celui en Iran ne soient pas couverts par des photojournalistes. Les gouvernements, comme les grands décideurs de notre monde (ici, lire financiers, grands entrepreneurs et gestionnaires d’entreprises) ont compris que le monde est beaucoup plus facile à gérer sans cet emmerdeur de journaliste dans les pattes à questionner, enquêter, fouiller et rapporter les magouilles  au bon peuple. Donc, si on les menace (à Gaza, au Sri Lanka, en Iran), on leur coupe les vivres (les journaux et les agences) et on les cantonne dans un contexte sous contrôle (les journalistes “embarqués” avec l’armée en Afghanistan, les séances d’informations du gouvernement Harper, au Canada), le tour est joué. Les seules images qui nous parviennent sont celles des instances officielles ou celles des participants. Mais les deux ont une indépendance questionnable.

Paul Mercher, un blogueur américain très influant dans le monde des photojournalistes, énumère les causes d’un journalisme en manque de vitamines:
- Le sous-financement des journaux par les grands groupes corporatifs (publicité)

- Les journalistes qui préfèrent (ou qui se font imposer) suivre l’actualité sur Tweeter ou YouTube au lieu d’être sur le terrain.

- Les reporters qui suivent les règles et donc ne s’infiltrent plus.

- La mort des agences qui ne réussissent plus à vendre les reportages, alors que les photos d’un joueur du Canadien à la sortie d’un bar se vendent très bien.

- La disparition ou les changements de vocations des grands magazines comme Life et Time (qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il était).

En 1991, lors de la guerre du Golfe, l’armée américaine a interdit aux journalistes de documenter librement, mais un groupe de journalistes (FTP) se sont déguisés en soldats américains et ont joué au chat et à la souris avec les MP américains, et ainsi rapportés des histoires non filtrées par le service de communication de l’armée. Cet hiver, Israël a interdit l’accès à Gaza aux journalistes, pourtant Bruno Stevens a enfreint les règles et s’est infiltré. Mais en Iran, le mois passé, les journalistes ont tous respecté les règles imposées par le gouvernement.

L’information en général et le photojournalisme en particulier devra se réinventer pour que la société reste informée et ainsi se construire une opinion.

“L’objectivité est le résultat de visions différentes, uniquement possible avec le concours de journalistes indépendants et de médias aux propriétaires multiples (multiple ownership) disait le grand journaliste américain Walter Cronkite, décédé en juillet dernier, à l’âge de 92 ans.”

Références:

Le journal Libération
Interview de Bruno Stevens
Le blog de Paul Mercher
FTP (Fuck The Pool)

* le nom d’Alpha Reporter est d’ailleurs un clin d’oeil respectueux à l’histoire en référence aux deux agences de photojournalisme (GAMMA et SYGMA) ayant comme nom des lettres de l’alphabet grec.
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