Pourquoi Photographier en Argentique

Une table de bois, un calepin de note et une Leica argentique avec un film noir et blanc. Photo © Marc-André Pauzé/αR - Tous droits réservés

Une table de bois, un calepin de note et une Leica argentique avec un film noir et blanc. Photo © Marc-André Pauzé/αR - Tous droits réservés

Par Marc-André Pauzé

Argentique ou numérique? Si on m’avait donné un dollar à chaque fois que l’on m’a posé cette question lors de mes expositions, je pourrais peut-être m’acheter la nouvelle Leica M9 numérique (~ 7000 $). Depuis la circulation des premières rumeurs, en juillet 2009, jusqu’à son annonce le 09/09/2009, la nouvelle caméra Leica numérique avec capteur plein format est la seule caméra à pouvoir exploiter toute la richesse des meilleurs objectifs au monde; les objectifs de la classe M de Leica. Une légende renaît.

L’ingénieur en chef de Leica, Oskar Barnack a inventé le format 35mm en 1905. C’est d’ailleurs à cet ingénieur que l’on doit les 36 poses des films argentiques. En effet, lorsqu’il a dût établir une longueur au film enroulé sur une bobine, il a pris la distance entre ses bras étendus, ce qui correspondait à 36 poses d’un film de 24 x 36 mm. S’il avait eu les bras plus longs, nous aurions eu des films de 40 ou 43 poses!

Les caméras Leica M sont commercialisées depuis 1954 et avaient très peu changé avant la mise en marché de la M8 (numérique) en 2006. Mais cette dernière ayant reçu plusieurs critiques des photojournalistes, profession qui a donné ses lettres de noblesse à la marque, beaucoup attendaient la sortie d’une caméra M digne de la M4 ou de la M6 (encore beaucoup utilisée par les reporters-au long cours préférant travailler en argentique, dont Anthony Suau, gagnant du World Press 2008). Avec la sortie de la M9, les forums sont animés de discussions passionnées et intenses (dont cet exemple sur Lightstalkers).

J’aimerais bien essayer cette caméra numérique, mais j’ai encore beaucoup de plaisir à utiliser ma M6 (entièrement mécanique et assemblée à main). D’ailleurs, pour une fraction du prix de la M9 (1/10e), je pourrai bientôt m’acheter un excellent scanner à film et poursuivre ma démarche photographique avec un archivage et une gestion numérique de mes photos argentiques. Mais pourquoi ce plaisir à utilisé un format de capture d’image que plusieurs considèrent comme archaïque?

Certains évoquent la qualité insurpassable de l’argentique ( ce qui est faux), ou la nostalgie de manipuler le film. Ces explications ne correspondaient pas à ce que je ressentais. Il y a quelques choses à l’échelle humaine dans cette pratique de la photographie. D’ailleurs, j’ai un projet de documentaire en cours: “L’homme prénumérique ”. Une documentation des métiers ancestraux au Québec. Des métiers ou profession qui reposaient sur une technologie mécanique ou un savoir-faire manuel, donc sans électronique et encore moins informatique. Je veux faire ce projet avec ma Leica argentique plutôt qu’avec ma Nikon numérique.

Et je suis tombé sur cet article d’Asim Rafiqui, un photojournaliste dont je vous ai déjà présenté quelques travaux.

(extrait en traduction libre):

Je préfère travailler en argentique parce que c’est un processus plus humain, complet avec toutes les faiblesses, erreurs, craintes, inquiétudes, soucis, et doutes qui me définissent en tant qu’être humain. Oui, naturellement, le numérique a tous les avantages utilitaires (rapide, moins onéreux*, images plus nettes, facilité de livraison), mais le film conserve tous les avantages créatifs.

La photographie argentique demeure un processus plus lent, qui exigence une plus grande concentration et conscience puisque les erreurs ne peuvent pas être corrigées avant que les résultats soient vus. C’est également un processus rempli de doute, de crainte et d’incertitude. Il exige de nous confronter à la crainte et de travailler pour créer quelque chose qui nous motive. Les résultats sont inconnus, notre mémoire est incertaine de ce qui a été  saisi, et nous continuons à revenir, à regarder, à explorer et photographier. Les doutes nous motivent, nous définissent, et nous poussent au surpassement. La crainte met à jour les enjeux et les sujets de notre esprit (…)

(…) Je photographie en argentique parce que cela me donne davantage une chance d’être qui je suis, complet avec tous mes imperfections et mes doutes. Je photographie en argentique parce que j’embrasse aujourd’hui mes faiblesses et propensions plutôt que d’essayer à les surmonter avec des jouets électroniques. Je photographie en argentique parce que je dois aller plus loin dans mon âme, ma psyché et ma sensibilité et aspirer à cet endroit où, un jour moi aussi, je pourrai trouver quelque chose à dire et à montrer – quelque chose d’unique, quelque chose d’admirablement fragile, quelque chose d’humain.

Asim Rafiqui

* Le coût moins élevé de la photographie numérique est très relatif, si on tient compte de tout l’équipement électronique qu’il exige, ainsi que sa mise à niveau beaucoup plus fréquente.

Liens:

L’histoire de Leica

Un essai en profondeur de la M9

Vidéos Leica

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