Par Marc-André Pauzé
Lorsqu’il est exposé à une immense souffrance, l’humain peut-il, à son insu, l’absorber et la porter, même s’il ne la vit pas? Je ne parle pas ici de la souffrance physique dont on est témoin dans un hôpital ou sur les lieux d’un accident. C’est la souffrance de l’âme qui rend le regard vide, mais dont le cri inaudible brûle l’oxygène. Je parle de la souffrance d’une nation. D’un peuple à l’esprit brisé.
En ce début d’année, je reviens, encore une fois, d’une réserve algonquine du Nord-Ouest québécois. Une année qui a commencé comme plusieurs autres se sont terminées depuis 100 ans pour les Anishnabe (Algonquins). Je passai les derniers moments de 2009 comme infirmier de dispensaire sur une petite réserve amérindienne. Ce contrat, me disais-je va me permettre de faire contact avec une autre communauté et, qui sait, me servira-t-il à poursuivre mon documentaire “Waseskun”.
Déjà, depuis quelques jours que j’étais arrivé, je traitais, je répondais à des consultations, je soignais, j’écoutais et j’observais. Mais en cette soirée du 31 décembre, j’ai dû répondre à un appel d’urgence et me rendre dans une maison. En entrant, je fus accueilli par des cris, des larmes et de l’agitation. Près de la table de cuisine emplie de tessons de bouteille de bière, gisait par terre une femme. Plus loin, un jeune homme, bien à jeun, lui, sortit d’une chambre et s’assit sur le divan pour écouter la télévision.
Rapidement, je demandai au jeune homme d’aller dans mon camion, chercher la bonbonne d’oxygène. Quand il fut revenu, je lui demandai d’appeler ma collègue, au dispensaire pour qu’elle puisse alerter les ambulanciers. Déjà les policiers étaient en route pour venir me retrouver. La femme, consciente, mais tellement ivre, était dans une situation critique.
Pendant l’heure qui suivit, je tentai de la calmer et de contrôler la situation en attendant les secours. Mais, je ne pouvais m’empêcher de penser au jeune homme qui écoutait paisiblement la télévision lorsque je n’avais pas besoin de lui, comme s’il assistait à un banal événement dont il a été témoin des dizaines de fois.
J’aime profondément ce peuple, pourtant difficile d’accès. Il arrive bien quelques fois, que je hausse le ton ou que je perde patience devant un comportement d’enfant gâté, comme cette femme venue me réveiller en pleine nuit pour avoir de l’acétaminophène contre un mal de dent qui la tenaille depuis quelques jours. Cet amour, je le dois peut-être à mon sang hérité de mon arrière-grand-mère, algonquine aussi. À mon adolescence et à une bonne partie de ma vie d’adulte où je parcourus les lacs, rivières et forêts de leur territoire. Aux lectures de récits et réflexions de leurs sages. Ou encore à mes deux professions (infirmier et photojournaliste) qui m’ont amené à soigner et raconter l’histoire des “sans-voix” de ce monde.
Aujourd’hui, je suis devant une nation agonisante, dont l’âme est perdue dans une plaie sans fond. Je pense au gouvernement canadien qui refuse toujours de signer la déclaration de droits des peuples autochtones de l’ONU. Et je pense à tous ceux, ouvriers, médecins, policiers, fonctionnaires et politiciens,qui ne voient qu’un peuple d’alcooliques, de drogués et de surprotégés qui ne payent pas de taxes.
Depuis, c’est l’image du jeune homme sur le divan qui m’est restée en tête. La souffrance qui n’a plus de réaction. La peine qui n’a plus de larme, un cri qui n’a plus de son. Mais c’est aussi le même homme qui, deux jours plus tôt, me pleurait dans les bras en me racontant ses efforts et son combat pour donner une vie qui a du sens à son fils.
“La vie est comme une plume d’aigle, dit-il ce jour-là. Mon chemin est la nervure principale, même si quelques fois je prends une nervure secondaire pour aller à gauche ou à droite. L’important c’est de me rendre compte quand j’arrive à une impasse, pour revenir sur la nervure principale. Ainsi j’arriverai, un jour au bout de la plume”
Mais ça, c’est une autre histoire… C’est peut-être une histoire qui vaille la peine de retourner, de continuer d’être présent, de sortir du dispensaire pour être avec eux et, qui sait, de la raconter.